Munarbek Kuldanbaev : Faire revivre une race rare grâce à la nature, la culture et la responsabilité ou réponses aux questions fréquemment posées.
Chaar est entré dans ma vie non pas comme un projet ou une idée, mais comme un sentiment de perte sourd et persistant. J'avais l'impression que quelque chose de profondément important existait encore à proximité, presque invisible aux yeux de la plupart des gens, et que si l'on n'en prenait pas la responsabilité à temps, cela pourrait disparaître complètement.
On me demande souvent pourquoi je fais cela. La réponse est simple. Tout ce qui touche à Chaar — la conservation, la culture, la biodiversité et le travail avec les êtres vivants — a une signification profonde pour moi. Et malgré tous les défis, j'apprécie sincèrement cette voie. Sans cette harmonie intérieure et cette joie, un tel voyage serait impossible.
Cheval de char
Le cheval Chaar n'est pas une race au sens standardisé du terme. Il est le fruit de siècles de coexistence entre l'homme, l'animal et la nature, dans des conditions où la moindre erreur était fatale. Ces chevaux se sont développés dans les montagnes et les steppes d'Asie centrale, au contact de la culture nomade kirghize. Ils n'ont jamais été élevés pour les concours ni selon des critères formels. C'est la vie elle-même qui les a sélectionnés : hivers rigoureux, sécheresse, altitude et grandes distances. Seuls les plus résistants ont survécu.
La robe tachetée du cheval Chaar n'a jamais été qu'un simple ornement. Dans la culture traditionnelle, elle était considérée comme un signe de force et revêtait une signification particulière. Au fil du temps, ce langage s'est perdu. Avec la disparition du nomadisme, le cheval Chaar a lui aussi commencé à disparaître : sans registre d'élevage, sans reconnaissance officielle, sans protection. À cause de croisements incontrôlés, il a peu à peu perdu ce qui faisait sa singularité.
À un certain moment, il est devenu évident que le Chaar n'était pas simplement en difficulté ; il était au bord de l'extinction. Sa rareté résulte de plusieurs facteurs concomitants : la rupture des savoirs traditionnels en matière d'élevage, l'absence de reconnaissance institutionnelle, une population extrêmement réduite et les pressions exercées par l'agriculture moderne et le changement climatique. Mais le facteur le plus dangereux était le silence : une disparition sans témoins.
C’est là que le travail de terrain a commencé, avec précaution et à très petite échelle. Tout a débuté avec seulement quatre juments et un étalon : ChaarSuluu. À ce moment-là, il n’était pas simplement un reproducteur, mais le pilier de tout le processus de renaissance. Son patrimoine génétique, son tempérament et sa résilience concentraient les qualités qui définissent le Chaar : l’endurance, une intelligence calme et la capacité de vivre en harmonie avec la nature. ChaarSuluu est devenu l’étalon fondateur de la renaissance du Chaar, un porteur vivant d’un héritage qui aurait pu disparaître à jamais.
ChaarSuluu
Travailler avec lui exigeait une attention et une responsabilité exceptionnelles. Il n'y avait pas de lignées de réserve ni d'alternatives. Chaque poulain né de ChaarSuluu n'était pas simplement un gain démographique, mais un pas de plus vers la survie de l'espèce et la confirmation que la voie choisie était la bonne.
Il est devenu évident que Chaar ne pouvait être préservé de manière superficielle ou partielle. Il fallait créer un environnement vivant complet où conservation et visibilité puissent se développer de concert, tout en sachant que ce chemin serait semé d'embûches.
Travailler avec les chevaux Chaar, c'est relever des défis au quotidien. Certains sont évidents : le climat, la santé, la reproduction et les conditions environnementales. D'autres sont plus subtils : le comportement, la confiance et le juste équilibre entre intervention et retenue. Nous apprenons sans cesse, cherchons des solutions, commettons des erreurs et revenons à l'observation. Très souvent, il n'existe pas de réponses toutes faites.
Chaque jour passé avec Chaar est une tentative de renouer avec la nature dans des lieux où l'homme moderne a largement perdu la capacité de l'écouter. Ces chevaux possèdent un savoir profond et pratique sur la survie, l'équilibre et la résilience. Et chaque jour, nous continuons d'apprendre.
Au fil du temps, ce travail a porté ses fruits. Aujourd'hui, le troupeau compte plus de 70 chevaux Chaar. La reproduction est désormais assurée par quatre étalons reproducteurs, tandis que ChaarSuluu demeure l'origine symbolique et génétique de l'ensemble du projet de renaissance.
TanSuluu Ottaway et Alice
Une nouvelle phase s'amorce. Cette année, un jeune troupeau, mené par un jeune étalon nommé TanSuluu, intègre le programme de reproduction. TanSuluu symbolise la transition entre la survie et le développement. Là où ChaarSuluu représente la préservation et la stabilité, TanSuluu incarne le progrès, l'enrichissement génétique et l'avenir de la race. Ensemble, ils instaurent un dialogue intergénérationnel qui permet à la renaissance du Chaar de s'inscrire dans la durée et de devenir un processus vivant.
Association Chaar Appaloosa
Dès ses débuts, le projet Chaar ne pouvait rester local. Par essence, il est international. La génétique, la culture et la biodiversité transcendent les frontières. En 2023, en France, grâce au soutien d'amis de différents pays partageant ces valeurs, l'Association Internationale Chaar Appaloosa a été fondée. Elle sert de plateforme reliant nos actions menées dans une petite région du Kirghizistan au reste du monde : chercheurs, artistes, partenaires, bénévoles et tous ceux qui se soucient du patrimoine vivant. L'association est à but non lucratif, apolitique et non confessionnelle, garantissant ainsi transparence et pérennité.
Chaaramel et AlmaChaar futurs étalons prometteurs
Ranch et résidence d'artistes Chaar
Parallèlement, les fondements pratiques du projet prenaient forme. Le ranch Chaar a été créé non pas comme un concept, mais comme un lieu réel et fonctionnel, déjà construit et activement utilisé. Le ranch constitue le cœur écologique et physique du projet : un espace où les chevaux vivent dans des conditions aussi proches que possible de leur environnement naturel, où l’intervention humaine est réduite au minimum, les rythmes naturels respectés et un élevage responsable et durable pratiqué. Ici, Chaar reste un cheval, et non un objet.
Ranch Chaar
Avec le temps, il est devenu évident que la prochaine étape devait aller au-delà de la simple conservation pratique. Préserver les chevaux est essentiel, mais insuffisant. Il est également indispensable que Chaar soit compris et reconnu dans le monde contemporain. C’est ainsi qu’est né le projet de la Résidence d’Art Chaar, actuellement en phase de planification.
La future résidence d'artistes est conçue comme le prolongement naturel du ranch, non pas comme une initiative distincte, mais comme son extension culturelle et intellectuelle. Elle accueillera des artistes, des architectes, des photographes, des chercheurs et des penseurs qui vivront et travailleront au sein de l'environnement Chaar. Par l'art, la recherche et le dialogue, le cheval Chaar pourra retrouver sa place dans le débat culturel mondial, non plus comme une curiosité exotique, mais comme une valeur vivante.
Munarbek montre à Alice le plan de la future résidence d'artistes Chaar
Aujourd'hui, Chaar n'est plus seulement un cheval rare. C'est un chemin d'apprentissage continu et un choix en faveur d'une vision à long terme — entre uniformité et diversité, perte et responsabilité, intérêt superficiel et engagement authentique.
Chaque poulain Chaar qui naît aujourd'hui est une petite victoire sur la disparition et un rappel que nous sommes encore en train d'apprendre — d'apprendre à voir, à écouter et à renouer avec la nature.
Le cheval Chaar est rare non pas parce qu'il est exotique, mais parce qu'il a survécu à une époque où tout ce qui était fragile était considéré comme superflu. Et si le Chaar a encore un avenir aujourd'hui, cela signifie que nous avons encore une chance de préserver un patrimoine véritablement essentiel.
sincèrement,
Munarbek